Drôle de pays que cette Thaïlande. Parmi nos sujets d’étonnement, il est un qui se renouvelle à chaque fois que nous lisons les deux grands quotidiens nationaux en langue anglaise, le Bangkok Post et The Nation : celui de la liberté d’expression.
Rappelons tout d’abord quelques données de base sur la situation politique dans le pays. En septembre 2006, un coup d’état a été organisé par la junte militaire. Le premier ministre, en voyage à l’étranger, a été destitué et un nouveau gouvernement d’intérim mis en place. Ce coup d’état s’est déroulé sans difficulté particulière, les chars ont très vite quitté la capitale. Des garanties ont été données aux ambassades occidentales pour les assurer que leurs ressortissants, expatriés ou touristes, n’avaient rien à craindre. Le premier ministre déchu est un ancien policier devenu l’un des hommes les plus riches du pays. Il est accusé de corruption, de vouloir porter atteinte à la monarchie et d’avoir profondément divisé le pays. Les organisations internationales lui reprochent pour leur part les exactions commises par les forces de l’ordre dans le Nord à l’occasion de la guerre contre la drogue et dans le Sud en réponse aux insurgés (1). Mais depuis quelques semaines, la bataille engagée entre le gouvernement d’intérim et l’ancien premier ministre se concentre sur la Toile, l’internet.
Venons-en maintenant à notre sujet d’étonnement. En Thaïlande, la presse est libre, ses droits garantis par la constitution et cependant, les actes de censure, notamment sur Internet, se multiplient. D’où une situation surprenante : on peut lire, à la une des quotidiens, des articles dénonçant la censure qui frappe les autres médias. Le dernier exemple en date concerne une vidéo qui se moque du roi. Nous avions déjà compris qu’ici, on ne rigole pas avec la monarchie. Les Thaïlandais sont très attachés à leur roi, dont le règne, le plus long du monde pour un roi “en activité”, dure maintenant depuis une cinquantaine d’années. On comprend l’importance du roi dans la vie politique du pays quand, par exemple, quelques jours après la prise du pouvoir par les militaires, les télévisions nationales ont diffusés les images du bon accueil réservé à ces derniers par le roi. Ces images ont beaucoup joué pour faire accepter la mise entre parenthèses de la démocratie en Thaïlande. Dans la rue, on voit se multiplier les portraits du monarque (cf. la photo ci-après) et les trois quarts des Thaïlandais portent des t-shirts jaunes, aux couleurs de la monarchie. Récemment, un ressortissant suisse a été condamné à une dizaine d’années de prison pour crime de lèse majesté: en état d’ébriété, il a dessiné des graffitis sur des portraits du roi. Il vient d’être gracié par le roi et a été renvoyé vers son pays d’origine.
La dernière affaire en date concerne donc la publication sur Internet (via un service américain nommé YouTube, une filiale de Google) d’une vidéo jugée offensante pour le roi.
Les autorités thaïlandaises ont réclamé la suppression de la vidéo aux responsables de Google. Ces derniers ont refusé, arguant que leur site hébergeait des vidéos encore plus moqueuses sur le président George Bush ! On trouve beaucoup de naïveté et de candeur dans cette réponse; la presse thaïlandaise juge que la comparaison entre le monarque et le président américain relève d’une vision ethnocentriste de la part de cette entreprise américaine. Ce n’est pourtant pas la première fois que l’entreprise Google se pose en champion des valeurs universelles. Cette fois-ci, elle se trouve confrontée à une culture bien différente de la sienne. La réponse des autorités thaïlandaises n’a pas tardé : le site YouTube n’est plus accessible depuis plusieurs jours. Chaque fournisseur d’accès doit s’assurer que ses clients ne peuvent accéder au site incriminé sous peine de se voir retirer leur licence. Devant cette censure à grande échelle, les responsables de Google viennent de proposer leur soutien technique au gouvernement thaïlandais. Objectif : leur montrer comment on peut, techniquement, bloquer l’accès à certaines pages du site et non l’intégralité... Nous sommes donc passés, en quelques jours, de la défense des valeurs universelles de Google à un soutien, en bonne et due forme, aux censeurs. Drôle d’époque !
---
(1) l’extrême sud de la Thaïlande, c’est à dire les zones frontalières avec la Malaisie sont le siège d’affrontements sanglants entre le pouvoir central et les insurgés. Dans ces provinces, près de 80% des habitants sont des malais, musulmans donc, mais rattachés à la Thaïlande. Il y a quelques années, sous le précédent gouvernement, près de 200 hommes ont péri dans l’attaque d’une mosquée et la répression des manifestations. La Malaisie essaye de jouer un rôle de médiateur dans ce conflit.