J+234 ... En transe pour Thaipusam
 
Les hindous constituent l’une des trois principales communautés qui cohabitent en Malaisie, avec les chinois et les malais. La plupart de leurs ancêtres indiens ont été amenés sur la péninsule malaise par les britanniques, du temps de la colonisation, pour travailler à la construction des chemins de fer ou dans les plantations de thé, et pour occuper les places de fonctionnaires dans l’administration du pays. Depuis l’indépendance de la toute jeune Malaisie (une nation qui fête cette année ses 50 ans !), l’immigration indienne a cessé, mais la communauté hindoue reste très présente dans la vie malaise. Au moment même où la communauté chinoise prépare l’entrée dans la nouvelle année, la fête de Thaipusam est un moment incontournable pour les hindous, comme nous avons pu le constater à Ipoh, la troisième ville de Malaisie.
 
Thaipusam est une fête religieuse, à cette occasion les hindous font pénitence et demandent pardon aux divinités. Il y a plusieurs manières de “faire Thaipusam” : nombre de
croyants apportent au temple une offrande sous la forme d’un pot de lait alors que certains s’engagent dans une démonstration de piété beaucoup plus impressionnante, qui requière une grande préparation. Une quarantaine de jours avant la fête, le pénitent (ou la pénitente) doit commencer un jeune pour préparer son corps et son esprit à l’épreuve qui l’attend.
 
Et l’épreuve est réelle : il s’agit de porter, le long du chemin qui mène au temple principal (quelques kilomètres) une grande “couronne” soit en forme de fleur de lotus, soit ornée de plumes de paon, ou de petits éléphants. Haute de plusieurs mètres, elle peut peser jusqu’à 60 kilos... Le passage qui suit est déconseillé aux âmes sensibles... Certains se font transpercer les joues et la langue par une tige d’acier en forme de flèche. La tige en acier peut mesurer jusqu’à 2 mètres de long. D’autres se font accrocher dans le dos une série d’hameçons attachés à des cordelettes. Un homme suit en tirant très fort sur ces cordes pour faire contrepoids lorsque le pénitent s’avance... Bien évidemment, pour supporter ces douleurs il faut être
bien préparé (d’où l’importance du jeûne) et être déjà dans un certain état de transe. D’ailleurs, la grande majorité d’entre eux ne saignent pas: le pouvoir de l’esprit sur le corps, d’après les hindous. Chaque pénitent est entouré par ses proches et ses amis, l’un lui présente un tabouret pour s’asseoir toutes les dix minutes, l’autre l’hydrate régulièrement, tous l’entourent par des cris et des chants au son des percussions. Mais il serait dommage de ne voir en Thaipusam qu’une fête un peu “barbare”. C’est aussi un événement important pour la vie sociale des hindous. Les membres de la communauté revêtent leurs plus beaux habits et descendent au temple pour voir et se montrer. Nous y avons fait la connaissance de Ladj, malais d’origine indienne ayant vécu en Angleterre. Il nous invite à déjeuner, ce qui nous offre une excellente (et délicieuse) occasion d’échanger avec lui sur son pays, sa religion et la signification de Thaipusam. Il nous explique notamment la présence d’un très jeune garçon parmi les pénitents. Les couples qui ont des difficultés à concevoir un enfant, ou dont l’enfant est malade, demandent de l’aide aux divinités. En échange de leur faveur, ces
parents s’engagent à faire faire Thaipusam à leur enfant. On voit bien d’ailleurs que ce dernier joue son rôle avec une grande fierté, entouré de toute sa famille qui le félicite et l’encourage.
 
Pour répondre à nos questions plus précises, Ladj nous a amené à la rencontre  d’un ami présent sur l’un des nombreux stands de rafraîchissements offerts à tous les participants.
 
 
“Casanova” (vous comprendrez après pourquoi on le surnomme ainsi) est professeur à l’Institut américain. Il nous explique que la période de jeûne dure 40 jours. Pendant cette période, trois choses sont interdites : boire de l’alcool, manger de la viande, avoir des relations sexuelles. Il précise aussitôt dans un grand éclat de rire que pour sa part il n’a tenu que trois jours parce que “du haut de mes 56 ans, tel que vous me voyez, je le fais encore 3 fois par semaine” et pour être sûr que nous ayons bien compris il ajoute que se priver de bière lui serait tout autant impossible ... Un hindou facétieux, donc ! Alors que nous rions avec lui, une longue file d’hindous en beaux habits attend que le repas gratuit leur soit servi.
 
En quittant le quartier où se déroule Thaipusam, nous repensons à nos échanges avec Ladj sur la Malaisie. Alors que nous lui faisions part de notre étonnement devant le caractère
multiethnique et multi religieux de son pays, il nous répond qu’effectivement, musulmans, bouddhistes, hindous et chrétiens cohabitent jusqu’ici avec succès. “Pourvu que cela dure” espérait-t-il en touchant le bois de la table sur laquelle nos plats étaient servis... Alors que nous entrons dans le vieux quartier d’Ipoh, le mandarin fait son apparition sur les enseignes des magasins. A quelques kilomètres à peine de la foule hindoue en pleine fête, les vieux commerçants chinois vaquent tranquillement à leurs occupations, regardant d’un air amusé mais respectueux les pénitents hindous qui défilent devant leur échoppe ...
 
Ipoh, Malaisie
Les sons de Thaipusam
Thaipusam en images