J+180 ... Les routes de la drogue
 
Au moment de quitter l’Amérique latine, nous vous proposons une mini-série d’articles sur des thèmes que nous avons vu apparaître de manière récurrente sur ce continent linguistique. Deuxième article : les routes de la drogue.
 
En quittant l’Amérique latine
L’Amérique latine regroupe les principales routes de la drogue de l’hémisphère occidentale. Tout aussi présente que la religion, mais beaucoup plus invisible, la drogue marque profondément le développement des sociétés latino-américaines. 90% de la cocaïne consommée aux Etats-Unis provient de trois pays andins : la Colombie, le Pérou et la Bolivie. Le problème de la drogue ne concerne pas uniquement les pays producteurs, mais aussi tous les pays d’Amérique latine qui servent à sa transformation et son transport vers les marchés de consommation, en premier lieu les Etats-Unis et l’Europe.
En Bolivie, la feuille de coca – produit de base qui sert à fabriquer la cocaïne – est une culture traditionnelle. Elle est cultivée depuis des siècles, on peut en acheter dans la rue sous sa forme d’origine. Les indigènes la consomment toujours de la même manière : on la met en bouche sans la mâcher, on la laisse macérer et, à l’aide d’un peu de bicarbonate de sodium, on en tire un jus amer. Ceux qui consomment la coca sont donc facilement reconnaissables : ils ont dans la joue, une « boule » très caractéristique.
Les mineurs qui travaillent à Potosi sont de grands consommateurs de la feuille sacrée des Incas – on estime que certains peuvent d’ailleurs dépenser jusqu’à 30% de leur revenu dans l’achat des feuilles de coca. Nous avons testé la coca sous cette forme, elle est censée apaiser la faim et la fatigue, personnellement nous n’avons pas vu ces effets… 
Dans la région des Yungas, à une centaine de kilomètres de la capitale bolivienne La Paz, nous avons aperçu en contre-haut de la route des champs de coca. Après avoir gravi le talus, nous avons pu voir de nos yeux ce petit arbuste, synonyme de culture traditionnelle pour les paysans de la région, et symbole d’un grand fléau pour les sociétés occidentales. Il ne faudrait pas non plus tomber dans une mansuétude exagérée : la coca cultivée dans les Yungas fournit aussi les réseaux des narcotrafiquants. Sur la route qui nous mène de la capitale à cette région de production, les postes de contrôle sont censés contrôler le transit non seulement des feuilles, mais aussi de tous les produits précurseurs, c’est-à-dire ceux qui doivent permettent de transformer les feuilles de coca en pâte (la cocaïne base) puis en cocaïne « produit final ». Et la liste de ces produits est étonnante : on y trouve une multitude de produits chimiques, le kérosène, le gasoil… 
Dans les pays producteurs, c’est-à-dire essentiellement les pays andins du nord, l’économie de la drogue est étroitement liée à l’économie tout court. La production et le trafic font vivre des villages, les trafiquants jouent souvent le rôle de « bienfaiteur » en finançant la construction des écoles, des terrains de jeux pour les plus jeunes… Combien de véhicules tous-terrains rutilants, aux vitres teintées, avons-nous aussi croisé sur les routes des régions les plus pauvres d’Amérique latine ? Les familles enrichies par le trafic sont d’ailleurs souvent les notables des petites villes. Une anecdote, rapportée par un ami français ayant vécu dans ces pays : invité par l’une de ces familles, il se voit questionné par une mère inquiète qui s’apprête à envoyer sa fille faire des études en Europe : ne risque-t-elle pas, là-bas, de se trouver confrontée à la drogue ? Le blanchiment de l’argent de la drogue et des trafics divers font vivre plusieurs métropoles d’Amérique latine.
Nombre de pays d’Amérique latine qui ne produisent pas directement de drogue sont toutefois confrontés aux problèmes engendrés par son transit. Ainsi, le port de Guayaquil, au sud de l’Equateur, est-il une plaque tournante pour les drogues en provenance de Colombie et du Pérou et à destination des Etats-Unis. Les pays de la côte Caraïbes, par exemple le Belize jouent un rôle identique. 
Les Etats-Unis ont beaucoup de mal à lutter contre le narcotrafic en provenance d’Amérique latine. Dans les années 90 et 2000, l’une des mesures a été d’aider les pays du bassin amazonien à construire une gigantesque couverture radar, l’objectif : repérer tout transport aérien au-dessus de l’Amazonie. Les trafiquants ont en effet souvent fait construire des aérodromes au milieu des zones les plus reculées. Régulièrement les journaux font état de tel ou tel avion de tourisme intercepté à son atterrissage au Mexique ou ailleurs. 
Jusqu’à récemment, tout l’effort de la politique anti-drogue américaine s’est porté sur la répression du trafic. Deux éléments essentiels de la chaîne ont été oubliés : les conditions dans lesquelles vivent les paysans qui cultivent la feuille de coca (souvent le seul moyen de s’en sortir) et la demande qui ne cesse de croître pour ces produits sur le territoire américain. Ainsi, on ne s’est pas attaqué aux racines et aux conditions objectives qui font de la culture de la coca une des rares alternatives à la pauvreté dans ces pays. Les gouvernements de ces pays d’Amérique latine sont d’ailleurs eux-mêmes parfois liés au trafic de drogue. Récemment, le responsable de la lutte anti-drogue mexicain a été arrêté pour sa complicité dans un grand réseau… et cet homme était l’un des interlocuteurs du gouvernement américain pour ces questions. Le film de Steven Soderbergh, Trafic, retrace ce paradoxe avec beaucoup de réalisme.
Les Etats-Unis sont engagés dans une guerre contre la drogue en Amérique latine, mais nombre d’observateurs sont convaincus de deux choses : 1) les résultats obtenus sont aujourd’hui insignifiants et 2) cet engagement américain ne serait que la nouvelle forme de contrôle des Etats-Unis sur la région. Les limites entre engagement politique et lutte contre la drogue sont en effet parfois assez floues ; au nord de l’Equateur à Manta, à quelques dizaines de kilomètres de la Colombie, les Etats-Unis disposent d’une base aérienne et de la plus longue piste d’atterrissage d’Equateur. Officiellement, il s’agit de pouvoir faire décoller les avions – radars en charge de la lutte anti-drogue. Cette concession aux Etats-Unis est toutefois assez mal vécue en Equateur car nul ne veut là-bas s’engager dans le conflit entre le gouvernement colombien et les guérillas marxistes (dont les FARC). Le président Correa récemment élu a d’ailleurs annoncé qu’il ne prolongerait pas le bail accordé aux américains jusqu’en 2009. Autre exemple de « détournement d’objectif » : le Mexique s’est vu offrir par les Etats-Unis des hélicoptères de combat pour lutter contre les narcotrafiquants. Il s’avère que ces appareils ont été utilisés lors des soulèvements dans la région du Chiapas… 
Curieusement, la drogue nous n’en avons jamais vu lors de notre traversée du continent latino-américain. Même dans les auberges de jeunesse, nous n’avons jamais senti cette petite odeur caractéristique de la consommation de la marie-jeanne. La consommation est ici très durement réprimée, au même titre que le transport ou la commercialisation. On « sent » tout de même, lors des passages de frontière, que nous avons dû nous-même emprunter à plusieurs reprises, ces « routes de la drogue ». Le bus que nous avons emprunté, de la frontière bolivienne jusqu’au nord de l’ Argentine, a été arrêté près de 8 fois au cours d’un trajet de quelques heures. A chaque arrêt, les forces de sécurité investissent le bus, contrôlent les papiers et les bagages à main et demandent à certains de descendre pour ouvrir leurs bagages de soute. A l’aéroport de Mexico, les passagers des vols en provenance de certains pays d’Amérique du Sud ont droit à un traitement de faveur : ils sont invités à rentrer dans une cabine translucide, les bras écartés. Un détecteur high-tech tourne autour de la personne pour repérer toute trace de produits illicites. Cet équipement fait sans aucun doute partie des aides apportées par les Etats-Unis à leur voisin mexicain. Chaque année des responsables gouvernementaux mexicains sont convoqués à un grand oral devant une commission du Sénat américain. Les questions portent notamment sur l’effort anti-drogue et leurs réponses conditionnent le versement de l’aide américaine… Ironie du sort, les Etats-Unis ne « passeraient » pas le test si on leur imposait.
Le trafic de drogue est aussi l’une des causes de la violence que l’on peut rencontrer dans nombre de pays d’Amérique centrale ou du Sud. Les routes de la drogue servent aussi pour le trafic d’armes ou d’êtres humains. Les prostituées équatoriennes qui travaillent en Espagne ont souvent été marchandées par ces mêmes trafiquants. Les pays producteurs sont tout aussi dépendants de cette économie de la drogue que les consommateurs de l’autre côté de l’Atlantique ou du Rio Grande…

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Prochain article : l’influence des Etats-Unis sur le continent latino-américain
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Vendeuse de feuilles de coca - marché de Tarabuco, Bolivie